La campagne de l'or

La campagne de l'or L'Or, le levain de la victoire était financé par la Banque de France et diffusé dans les villes et les villages par le Comité lorrain de l'or et des bons de la Défense nationale. C'était là une déclinaison régionale d'une formidable campagne d'opinion lancée dans tout le pays par le ministre des Finances, Alexandre Ribot, le 2 juillet 1915.

Il s'agissait de convaincre les Français d'échanger spontanément leurs pièces d'or contre des billets et... un certificat qui, à en croire le journal L'Illustration du 31 juillet, était « une artistique vignette qui est comme un brevet de civisme ». La situation financière du pays était, il est vrai, devenue inquiétante. « Les français apportent 2,4 milliards de francs en pièces d'or... »

Mais la guerre coûte cher. Un milliard de francs de métal jaune a été envoyé par bateaux à la Banque d'Angleterre. A la grande terreur d'ailleurs du gouverneur de la Banque de France, qui évoquera longuement devant son Conseil le torpillage par un sous-marin allemand du navire Batavier-V, chargé de quatorze caisses d'or hollandais. En moins d'un an, l'encaisse or de la Banque de France a fondu de 1,2 milliard et le franc commence à être attaqué sur les marchés. Alerté par la banque centrale, le gouvernement décide de réagir en mobilisant l'or des particuliers.

C'est la « campagne de l'or » lancée par Ribot. Si le gouvernement décide, c'est la Banque de France qui, inquiète pour la crédibilité de la monnaie, est à la manœuvre pour convaincre les Français d'apporter volontairement leurs louis, leurs napoléons ou leurs pièces de 20 francs « au coq » frappées sous la IIIe République. Elle subventionne les comités locaux, comme celui de Lorraine, et leur fournit l'argumentaire. Elle finance ces fameuses affiches où l'on voit une pièce d'or au coq écraser un soldat « boche » à genoux sous le slogan :« L'or combat pour la victoire ». Elle passe commande à des universitaires d'ouvrages de circonstance, comme L'Or et l'intérêt individuel et L'Or et l'intérêt social, de deux professeurs de droit, ou L'Or et le devoir moral, d'un professeur d'économie politique.

Les poilus eux-mêmes sont mis à contribution dans les tranchées. Les officiers doivent les inciter à remettre leurs pièces contre des billets. « ...Ils ne reverront jamais leurs chers Louis ». Au total, l'opération est un grand succès. Les Français vont porter leurs pièces dans les succursales de la Banque de France, les agences bancaires, les perceptions, les bureaux de poste, etc. Près de 2,4 milliards de francs seront échangés, soit presque la moitié de tout l'or détenu par les particuliers.

Il est vrai, à l'inverse, que les Français n'oublieront pas ce que deviendront les promesses de la croisade de l'or. Le gouvernement et la Banque de France avaient assuré qu'un billet de 20 francs aurait toujours la même valeur qu'une pièce d'or et que, au lendemain de la guerre, « l'or rentrera dans la circulation » (dixit l'opuscule du Comité lorrain). La circulaire du ministre de la Guerre promettait ainsi aux soldats ayant changé de l'or que « la Banque de France leur échangera après la guerre une même somme de billets contre de l'or ».

Ce contre-échange n'aura pas lieu et, en rongeant le pouvoir d'achat du papier-monnaie, l'inflation lésera les « patriotes » qui ont changé leurs louis, tandis que l'incivisme des autres sera récompensé. Un précédent d'immoralité sociale qui laissera des traces.

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